sneaky pete: Joseph Méry, Une soireé d'Ermites (fragment)
Donc, fermons notre oreille au fracas de la terre;
Prenons un échiquier, théâtre de la guerre,
Et suivons ce combat qui nous a réjoui.
Labourdonnais cédant le trait à de Jouy,
Le pion du roi noir, le pion de l'ermite
Fait deux pas; l'adversaire, au même instant l'imite.
Celui du fou du roi, du roi noir, fait deux pas,
Et sous le pion blanc rencontre le trépas.
C'est le gambit, soldat d'aventureuse mine
Que Cochrane inventait au pays du Bramine.
Le cheval du roi noir, allant je ne sais d'où,
Se pose, après deux bonds, devant son propre fou.
Le pion de cheval du roi blanc s'en indigne,
Et fait deux pas hardis en avant de sa ligne.
Le fou du prince noir tourne à droite, et courant,
Devant son frère fou, tient le quatrième rang.
Le hardi pion blanc fait un pas, et se place
Sous le cavalier noir, le heurte et le menace.
Le cheval noir a peur, et d'un jarret tremblant
Bondit à quatre pas devant le prince blanc.
La reine blanche, alors, d'une victoire avide,
Donne échec au roi noir - qui, sur la place vide
Que déserta son fou, se place au même instant.
Le pion blanc doublé, le second en montant,
N'a plus qu'un seul carré, qui le sépare encore
De la case d'emprunt, où tremble le roi more.
Mais le cavalier noir prend, en faisant trois pas,
Le pion du fou blanc qui ne le craignait pas.
L'agile cavalier qui suit la blanche reine
A trois pas, en avant de son fou, tient l'arène.
La dame noire appelle un humble champion.
Et fait marcher deux pas son modeste pion.
Le fou du roi des blancs se conduit comme un sage,
Et voyant près de lui s'entr'ouvrir un passage,
Devant son cavalier, hardiment s'est carré.
Le pion noir du fou de la reine un carré.
Le cheval blanc du roi sur la troisième case
De son fou. La tour blanche a tremblé sur sa base,
Car le cavalier noir la menace et la prend.
Le pion blanc de reine enjambe un double rang
Par deux bonds, comme il fait dans le moment de crise.
Le pion du roi noir prend le pion en prise.
Le cheval du roi blanc, saisi d'un noble effroi,
Se pose à cinq relais du carré de son roi.
La dame noir au camp de son mari s'installe.
Le pion du cheval des blancs change de stalle.
Le fou du roi des noirs recule d'un seul pas,
Sa pointe au cavalier menacé du trépas.
Le pion blanc du roi, ce soldat d'humble taille,
Qui sut, dans le gambit, commencer la bataille,
Reparaît sur la scène, il prend le pion noir,
Et donne échec au roi, calme dans son manoir.
Ce monarque indigné punit tant d'insolence
Et frappe ce soldat de l'ombre de sa lance.
Le fou des blancs accourt du bout de l'horizon,
Donnant échec au prince, au seuil de sa maison.
Ce prince infortuné n'a qu'une bonne case
Pour y porter son trône, ébranlé sur sa base;
Il y trouve un instant un sol hospitalier:
C'est la case déserte où fut son cavalier.
Le cheval blanc, joyeux, profite de l'aubaine,
Et mange le pion de la dame ébène.
Cette noble amazone, aux rapides élans,
Prend le cheval et donne échec au roi des blancs.
C'est l'instant décisif: reines infortunées,
Ici doivent finir vos grandes destinées!
La dame blanche a pris la noire, le fou noir
Prend la pâle amazone, et renait à l'espoir.
Hélas! le prince noir, malheureux comme Oreste,
Est maté, sur le coup, par le cheval qui reste;
Et béni par l'ermite, il descend au tombeau
Consolé de mourir, sous un échec si beau.